Le canal

Le canal en trompe l'oeil: Le canal

Il se peut que le canal du Nivernais ne soit qu'une mystification. Comme ses décors merveilleux que le favoris de Catherine II, Potemkine, produisait au passage de sa souveraine. Elle croyait voir des villages, ce n'étaient que les toiles peintes. Derrière, il n'y avait que le vide. Lorsque défilent ces maisons éclusières sorties du tour de France par deux enfants, ces arches de pont aussi délicates qu'un dessin japonais, ces gentihommières à la cour envahie d'herbes, on croit rêver: ce n'est pas réel. Impossible toutefois de savoir s'il s'agit d'un trompe l'oeil puisque vous vous trouvez sur l'eau. Et s'il y a une chose qu'on répugne à faire sur le canal du Nivernais, c'est bien de marcher sur le paysage de peur de le voir s'évanouir. Lorsque, du canal latéral à la Loire, on bascule soudain dans le fleuve pour entrer dans la canal du nivernais, on sent bien à certains détails que l'on va vivre une expérience bizarre. l'accès est d'ailleurs invisible; au début, on croit qu'il s'agit d'un méandre mort de la Loire. Passé les premiers tâtonnement et d'une écluse plutôt vilaine, le canal du Nivernais surgit au milieu d'un paysage sorti tout droit du monde délicieux et familier de la Fontaine. Les hérons s'attardent sur les talus, les vaches ont l'air de parler entre elles pendant que les grenouilles font leur intéressantes dans leur dos. Même les arbres ont une âme: les chênes ont une façon de tressaillir qui en dit long sur leur sensibilité.

C'est que le canal du Nivernais ne ressemble à nul autre. la loi dite de Freycinet (1879), qui institua un gabarit unique pour les écluses, oublia cette voie d'eau au milieu de la France. Elle a conservé cet air nonchalant, sinueux, buissonnant, qui tranche avec l'austérité et la géométrie des autres canaux. Peu de lignes droites, les berges s'effritent. l'eau est limoneuse, presque jaune, recouverte de plantes aquatiques. On voit bien que ce canal commencé en 1873 fut creusé à la pioche et à vue de nez.

A Sardy, seize écluses se succèdent sans interruption. Elles portent des noms qu'on croirait tirés d'un roman de Rétif de la Bretonne: Patureau, Demain, Gros-Bouillon, mondain, Pré-Ardent. les maisons éclusières qu'annonce, au détour du canal, la présence d'arbres fruitiers sont les plus belle de France. Avec leurs ouvertures en arceaux, leurs oeil-de-boeuf, elle n'ont pratiquement pas changé depuis 1832. la date est inscrite au fronton, dans ce caractère bien moulé en usage pendant la monarchie de juillet, qui donne notamment au chiffre 8 un arrondi que l'on a tenté en vain d'imiter depuis. Ces maisons éclusières, avec leurs familles nombreuses, leurs jardins potagers méticuleux et ces poules qui picorent sur le chemin de halage, serait-ce encore une hallucination ?. A l'écluse de Roche, deux douces jeunes filles ouvrent les vannes dans un paysage qui à coup sùr est resté exactement le même depuis un ou deux siècles, il se dégage de cette campagne doucement accidentée une impression unique de calme et de solidité rurale. Il y a d'ailleurs un signe qui ne trompe pas, les britanniques ont adopté le canal du Nivernais. ces gens-là n'ont pas leur pareil pour repérer les coins intacts et perdus de France.